La pandémie de Covid-19 est un terrain fertile pour les complotistes. Au cœur des théories, Bill Gates revient en permanence. Le milliardaire américain est notamment accusé d'avoir programmé la pandémie. Mais il est depuis longtemps la cible des conspirationnistes.

Les complotistes adorent détester. Chaque événement se prête à un grand complot caché. Cibles de prédilection, les élites à l'image de George Soros, David Rockefeller ou encore Jacques Attali. Mais la cible la plus récurrente est sans doute Bill Gates.

Avec sa fondation, qui finance en partie l'OMS et les recherches sur des vaccins,le coronavirus fut l'occasion de remettre une pièce dans la machine. Les théories ont eu un tel écho qu'en janvier 2021, le cofondateur de Microsoft avait réagi aux accusations le concernant, les qualifiant de « folles » et « diaboliques » auprès de Reuters.

BILL GATES ET LA PANDÉMIE

Parmi les hypothèses plus inquiétantes : il aurait prédit ce qui arrive. Pire encore, il aurait breveté le vaccin contre le Covid, avec 6 ans d'avance !

Mais ces accusations, comme souvent, sont issues de faits ou citations largement tronquées et décontextualisées. En 2015, lors d'une conférence, le milliardaire avait tenu à alerter son auditoire, affirmant que « nous ne sommes pas prêts pour la prochaine pandémie ». Très en pointe sur ces questions, sa fondation avait organisé une simulation de « pandémie fictive de coronavirus ».

Bien que semblable sur la forme, la prédiction se basait sur un virus issu d'une porcherie brésilienne. Rappelons que les scénarios de pandémies issues d'élevages sont une réalité, loin des dons de voyance supposés de Bill Gates. Concernant le brevet, il existe, pour le virus de la bronchite infectieuse aviaire qui n'affecte que les poulets.

ENTREPRENEURS DU COMPLOT

La conférence de 2015 a permis de « servir à un récit conspirationniste » analyse Julien Giry chercheur à l'université de Rennes, dans le cadre du programme de Vérification de l'information dans le journalisme, sur internet et dans l'espace public de l'Agence Nationale de la Recherche. Les propos ont été ressortis par « des gens qui vivent de ça, comme Alex Jones, pape du complotisme américain. Chaque événement est intégré dans un grand récit préexistant. Ici, Bill Gates parlait de pandémie : ça veut donc dire qu'il l'a voulue » explique le chercheur. Le milliardaire s'intéressant à « des domaines relevant des nouvelles technologies, de la santé » développe Julien Giry, il s'est régulièrement exprimé autour de secteurs au cœur de l'actualité de la pandémie.

« Il n'y a pas de substance derrière, Gates est la cible d'accusations globales et imprécises » juge Sebastian Dieguez, chercheur en neurosciences au Laboratoire de sciences cognitives et neurologiques de l'Université de Fribourg, en Suisse. Toutefois, «ses financements de travaux sur les vaccins et les techniques de traçage sont interprétés de façon très négative ». Bill Gates s'est notamment intéressé aux « tatouages quantum-dot », une technologie permettant de connaître rapidement l'historique médical d'une personne. Pour certains, il s'agissait d'une puce permettant de fliquer la population.

DES RELATIONS PASSÉES À LA LOUPE

Cela fait longtemps que Bill Gates est la cible désignée des conspirationnistes. Après des propos tenus lors d'une conférence en 2010, il est notamment accusé d'organiser la baisse de la population mondiale. En réalité, le milliardaire tablait sur une amélioration de l'offre sanitaire en Afrique afin d'atténuer le nombre de naissances et ainsi, éviter une explosion démographique.

Les amitiés du milliardaire ont également été scrutées à la loupe. Celle avec Jeffrey Epstein, accusé d'avoir violé des mineures, a fait le chou gras des complotistes de QAnon. Le divorce des Gates divorce, annoncé le 3 mai, fut l'occasion de remettre une pièce dans la machine. Pour une partie de l'opinion américaine, tout est clair, Melinda Gates aurait demandé la séparation à cause de ce lien. Mais son ex-mari a toujours nié avoir eu une relation personnelle avec Epstein. Ce 16 mai, un article du site américain The Daily Beastest venu semer le doute, assurant que les relations entre les deux hommes étaient plus proches qu'annoncées, ces derniers s'étant vu régulièrement ces dernières années.

Le millionnaire pédophile, qui s’est suicidé en prison en août 2019, un mois après son arrestation, aurait notamment prodigué à Gates des conseils pour sortir de son « mariage toxique » avec Melinda. Gates aurait, de son côté, proposé à Epstein de s’impliquer dans sa fondation pour redorer son image, abîmée après sa condamnation pour avoir sollicité contre de l'argent les faveurs sexuelles d’une mineure. « Les rumeurs et les spéculations entourant le divorce de Gates deviennent de plus en plus absurdes, et il est regrettable que des personnes qui ont peu ou pas de connaissance de la situation soient qualifiées de ’sources’ », s’est pourtant agacée la porte-parole de Bill Gates, Bridgitt Arnold, auprès du New York Times.

CIBLE DE CHOIX

Cette odeur de soufre n'arrange évidemment pas la réputation de Bill Gates, qui, avec sa fortune et son influence, est une figure souvent très présente dans le spectre médiatique. « Il faut toujours un maître d’œuvre du complot explique Julien Giry. C'est soit une élite, soit un étranger. Dans le cas de Bill Gates, il apparaît comme l'américain représentant un certain impérialisme tout en appartenant à une élite internationale financière, c'est une incarnation typique » affirme le chercheur.

Sebastian Dieguez y voit une sorte de symptôme de « ressentiment répandu depuis un bon moment ». « Il a dénoncé la politique de Trump et notamment la fin des financements à l'OMS. La droite américaine a ainsi pu se mobiliser contre lui en y voyant un représentant d'une élite prétentieuse » estime le spécialiste suisse.

DIMENSION SOCIALE

« Ces théories ne sont pas juste des discours pour idiots » tempère Julien Giry. « Elles ont pour vocation à donner un sens à une situation complexe, cela permet de rationaliser et de rassurer. » Pour lui, il n'est pas dit que les théories les plus farfelues sur Bill Gates prennent. Mais, étant connu de tous, « il va plus facilement cristalliser l'attention ».

Pour Sebastian Dieguez, la force de la figure de Bill Gates réside dans le fait qu'« il n'est pas la cible d'une théorie du complot mais de complotisme qui change tout le temps, cela permet de fédérer tout un tas de gens différents qui, sinon, resteraient chacun dans leur coin ». « Avec Bill Gates, on peut facilement remettre une pièce dans la machine car on ne sait pas réellement de quoi on l'accuse » considère le chercheur suisse.

S/MARIANNE/Africsol

Commentaires